Bukavu: des citoyens se rendent de plus en plus justice eux même

 

Dans la province du Sud Kivu, nombreux habitants préfèrent se rendre eux même justice. Chaque fois qu’ils attrapent des présumés malfaiteurs, au lieu de les amener à la justice, nombreux préfèrent les achever sur le champ. Une pratique dénoncée par la police et les organisations des droits de l’homme.

Le 26 avril dernier, tard dans la nuit, une maison est incendiée .par des habitants du quartier NKAFU dans la commune d’Ibanda en plein centre ville de Bukavu. Ces habitants constitués en majorité des jeunes en voulaient plutôt à un jeune qu’ils accusaient de voleur. « Ils voulaient lyncher ce jeune homme. Le propriétaire de la maison l’a protégé. C’est pourquoi ils se sont en pris à la maison » témoigne Benjamin   Cishibanji, chef de quartier Nkafu.

Non loin de là, sur avenue Karhale, en commune de Kadutu, un jeune homme a été lynché par des habitants. Celui-ci était soupçonné d’avoir commis un vol dans une habitation du milieu. Le jeune homme a été torturé avant d’être brulé vif. « Ce jeune garçon avait déjà pris l’habitude de voler. Il a commis plusieurs forfaits ici mais la police est restée inactive. Alors on s’est décidée de lui régler son compte nous même » témoigne tout fier un habitant du milieu.

Dans différents quartiers de la ville de Bukavu, des pratiques de justice populaire sont de plus en plus courantes ces derniers mois.

La police accusée d’être passive

Selon ces habitants, la police n’est pas efficace pour punir les criminels. Antoine, 34 ans, habitant du quartier Nyalukemba témoigne «  nous avions attrapé un voleur dans notre quartier. Parmi nous, il y a ceux qui voulaient que nous puissions l’achever sur le champ mais, nous, on a insisté pour qu’il soit transféré à la police. Aussitôt nous l’avions amené à la police pour qu’il soit arrêté. Curieusement, deux semaines plus tard, nous l’avions revu dans le quartier tout fier entrain de menacer les personnes qui l’avaient fait arrêter. Il était déjà libre sans même avoir été jugé » regrette cet homme.

Pour nombreux habitants, la libération subite des malfaiteurs une fois transférés à la police est source de cette situation. « Aujourd’hui quand vous amenez quelqu’un à la police il vous dit : je vais juste payer mon argent et je serai libre. Donc ça donne l’impression comme si on perd notre temps en faisant arrêter quelqu’un » constate Julienne, vendeuse au marché de Kadutu, marché situé dans l’un des quartiers chauds de la ville.

Plusieurs personnes accusent ainsi la police d’être passive et parfois complice des exactions dont elles sont victimes. « La police ne fait rien pour nous protéger. Même quand il y a des voleurs de grand chemin que nous attrapons elle les libère moyennant de l’argent. Nous on ne sait pas vivre avec des malfaiteurs parce que seulement la police est corrompue ! » s’exclame tout nerveux Mugisho, 26 ans, jeune du quartier NKAFU

Contactée, la police de la ville de Bukavu rejette ces accusations des habitants. Pour le Major Justin Cihenga, commandant de la police d’investigation criminelle de Bukavu, toute personne jouit de la présomption d’innocence. « Quand un voleur est attrapé par la foule, normalement il doit être directement transféré à la police accompagné des preuves qui l’incriminent. En plus, des plaignants doivent être entendus sur Procès verbal pour rendre solide le dossier. Mais quand la foule nous amène un bandit attrapé, le laisse dans nos bureau sans aucune preuve et personne ne veut porter plainte ni être entendu sur procès verbal on se retrouve dans des conditions difficiles. Sans preuves réels ni plaignant on est souvent obligés de le relâcher sous caution» précise-t-il.

Cet officier de la police souligne par ailleurs que la justice populaire  est une pratique illégale qu’il décourage. « Personne n’a le droit de tuer,  d’attenter à la vie de l’autre ou s’en prendre à ses biens dans ces conditions. Même les grands criminels ont droit à un procès » martèle-t-il. Celui-ci a enregistré dans son bureau plus de 5 cas de justice populaires dans la ville de Bukavu ces deux derniers mois.

La justice populaire ne distingue pas le coupable et l’innocent

Dans la commune de Kadutu, début février, un innocent a été lynché par la population du milieu qui le soupçonnait d’être un voleur. « Des voleurs à mains armées ont investi la maison de notre voisin dans notre quartier. C’était  tard dans la nuit. Pendant qu’ils opéraient, des voisins ont lancé l’alerte. Pris de panique, les bandits ont tirés quelques balles en l’air après avoir blessé le père de la maison. Les jeunes, enfants et adultes se sont ainsi mis ensemble pour retrouver ces voleurs » explique Muderwa, habitant du quartier. Il poursuit « très nerveux, dans le souci de vengeance on a fait la ronde jusqu’à ce qu’on est tombé sur un homme. On l’a pris pour l’un des bandits parce qu’il avait d’abord l’air drogué car très ivre et on ne le connaissait pas. Quand on lui a soumis à l’interrogatoire il avait des réponses floues. On a alors décidé de l’achever ». L’homme a été brulé vif cette nuit là après avoir subi des affreuses tortures. Ce n’est que le lendemain matin que les habitants vont se rendre compte que l’homme qu’ils ont tué n’était pas un malfaiteur. « Il était le frère de notre voisin. Il venait fraichement du village et était ici pour des vacances. On nous a dit que cette nuit là il revenait d’une fête. Nous avons tellement regretté d’avoir abattu un innocent » regrette-t-il jusqu’aujourd’hui. Cette souffrance de Muderwa est aussi partagée par d’autres jeunes de son quartier après le lynchage de l’inconnu.

Au quartier Mulwa dans la commune de Kadutu, pendant la même période, une maison a aussi été incendiée par les habitants. «Un jeune de 14 ans avait été intoxiqué par une boisson locale à forte quantité d’alcool et en est décédé. On a tout de suite accusé son ami (de même âge) de l’avoir tué. On voulait lyncher le garçon. Vu que la police protégeait le garçon, les habitants ont décidé de brûler la maison de ses parents. Les parents n’avaient rien à avoir avec le problème du garçon. Après l’autopsie, on a remarqué que le jeune garçon était plutôt mort de l’overdose. Donc son ami n’était qu’un innocent » témoigne, Nzogero, chef du quartier. Ce jour là, les parents de ce garçon ont tout perdu dans l’incendie.

Selon Justin Nfundiko, agent d’APPRODEPED, association des droits de l’homme, la justice populaire a fait de nombreuses victimes dans la ville de Bukavu. « On a enregistré plusieurs innocents tuées par la justice populaire et qui n’avaient rien à faire avec le problème pour les quels ils ont été tués. » précise-t-il. Celui-ci plaide pour que cesse cette forme de criminalité collective « Si ces innocents sont lynchés ainsi qu’est ce qui nous dit que demain ça ne sera nous qu’on prendra pour le malfaiteur. La justice populaire est une justice aveugle qui ne distingue pas qui est coupable et qui est innocent. Plus d’innocents meurent dans ces pratiques que les vrais malfaiteurs » martèle-t-il .

Une peine sévère pour les auteurs

Selon Maître Justin Akenge, juriste, les commanditaires de la justice populaire se rendent coupable d’un homicide volontaire. « Il s’agit d’un homicide commis avec intention de donner la mort. Selon les articles 44 et 45 du code pénal congolais, le meurtre est puni d’une peine de mort pour le coupable » martèle-t-il. « Aujourd’hui grâce au moratoire sur l’application de la peine de mort en RDC, à la place de la peine de mort nombreux auteurs sont condamnés à la prison à vie » ajoute-t-il.

De l’avis de certains défenseurs des droits humains, les commanditaires et auteurs de la justice populaire doivent être sanctionnés conformément à la loi. « Les auteurs de la justice populaire commettent un homicide. Ils doivent être poursuivis par la justice et condamnés pour leurs faits pour décourager cette pratique. » note Jean Morro Tubibu, membre du Groupe Jérémie, Ong des droits de l’homme.

Selon ce défenseur de droit de l’homme, certaines personnes utilisent la peur et la colère des habitants pour les pousser à commettre ces faits « Il y a toujours des meneurs de ces justiciers populaires. Ils sont facilement identifiables. Mais généralement l’Etat observe et n’agit pas. Il ya donc impunité » observe-t-il.

L’Etat et les Ong doivent s’impliquer

Dans nombreux cas, les auteurs de la justice populaire ne sont pas inquiétés après leur forfait. « On voit généralement des délégations officielles qui viennent juste constater ce qui s’est passé puis repartent sans aucune sanction contre les auteurs » regrette Julien Namegabe, Président de l’association des jeunes unis pour le développement, JEUD.

Selon Jean Morro Tubibu, il faut aussi sensibiliser la population sur ce que prévoit la loi dans telle situation. « Les Ong doivent amener les habitants à comprendre que si on attrape un malfaiteur on doit immédiatement l’acheminer à la police et non le tuer ou détruire ce qui lui appartient» précise-t-il. Il recommande aussi à la police de traiter de façon sérieuse des cas des bandits attrapés par les habitants. « Les habitants doivent se sentir protégés par une justice qui sanctionne les malfaiteurs. L’Etat doit beaucoup s’y impliquer » conclu-t-il.

Ziraje Zabona Isabelle

 

 

 

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